Herns Duplan,
fondateur de la démarche intitulée "Expression Primitive"

"Expression primitive"
Thème d'une quête
Expériences

Extrait d'une contribution d'Herns Duplan à un livre collectif italien
"NEL CORPO E NELLO SGUARDO"
(Dans le corps et dans le regard)
L'émotion esthétique dans les lieux de cure et de formation


conception Claudio Mustacchi, éditions Unicoli (février 2001)


PREAMBULE

De tempérament oral comme de tradition, je me sens avant tout conteur. C’est en situation et devant un public concerné, en communication directe, dans l’action, que ma parole prend tout son sens, avec un effet immédiat.

J’existe par le corps, non par l’écrit.

Passer de la pensée à l’écriture est un long processus dans lequel je perds le fil vivant de ma pensée. Je n’arrive pas à transposer à travers une forme écrite ce que je vis à l’intérieur. Contraint au choix, on fixe, fige ce qui est en évolution… À quoi sert de mal écrire ce que je sens si bien ?

Et puis tant d'écrits bienveillants ont dénaturé mes propos. Je me suis senti tellement trahi par l’écriture. Je me méfie d’elle.

Me voici donc en contradiction avec moi-même. Je relève le défi, la maturité aidant et parce que, vivant et travaillant en Europe, c’est un moyen de communication incontournable pour qui veut s’inscrire dans une recherche en sciences humaines et y laisser une trace durable.


SOMMAIRE

INTITULÉ DE MA DÉMARCHE

MES RACINES

ITINÉRAIRE Rites de passage–Etapes

Théâtre familial de quartier
Émergence de la danse
Cérémonie vaudou
Chant et musique
Rencontre avec Katherine Dunham

CONCEPTION DE L'EXPRESSION PRIMITIVE

PRINCIPES

1. Matérialiser le temps
2. Ritualiser le temps

MOYENS

APPLICATION : L'exemple de "M."


INTITULÉ DE MA DÉMARCHE

Ma quête est le fruit d’un métissage profond qui m’a sensibilisé à l’universalité contenue dans les modes d’expression les plus divers. Ainsi ai-je identifié des principes premiers sur lesquels se fonde une démarche que j’ai intitulée en 1969 " Expression Primitive ". Thème de recherche, utopie et certainement pas produit fini, cette appellation suscite des malentendus qui deviennent des contresens quand elle se réclame de mon enseignement.

D’abord " expression ", terme polysémique dont le sens initial : extraire quelque chose de quelqu'un (ou de quelque chose) 1 m'a semblé le plus proche de mon projet : faire relief, sortir du niveau zéro, mieux encore, de l'avant zéro - avant Chronos -, autrement dit, du chaos, le point zéro étant déjà une expression. Le malentendu vient de la tendance générale à privilégier une de ses extensions qui le limite à la manifestation de sentiments, l'associant à "l'expressivité", surtout depuis "l’Expressionnisme" (voir le " Cri " d 'Edouard Munch 2) où l'expression serait par définition intense. Il va sans dire que je ne lui dénie pas ses prolongements affectifs ou même extrêmes. Mon propos a toujours été de donner " un minimum de structure pour un maximum d’exploration ".

Ainsi en est-il du qualificatif " primitif ". Une fois de plus je m’appuie sur ses données de base, me référant aux racines linguistiques 3, c’est-à-dire à ce qui est originel, premier, initial, basique et fondamental, évidemment pas au sens que lui prêtent les communes habitudes occidentales, c’est-à-dire ce qui serait primaire, archaïque, rudimentaire, naïf, non élaboré. Car il faut bien l’avouer, ce qui est dit " primitif  " est entaché de préjugé, voire de condescendance.

Le sens de cet intitulé est donc de s’appuyer sur le relief premier dans la vie - le corps - s’en nourrir pour s’exprimer du zéro à l’infini, c’est-à-dire du minimum nécessaire au maximum de ses possibilités.

Et qu’on ne vienne pas me dire que le mot " danse " ferait aussi bien l’affaire, sinon mieux, parce qu’ " expression " accolée à " primitive " redoublerait le sens de mise à nu de ses tripes.

Non seulement la danse désigne des expressions particulières aux codifications liées à des cultures données mais, l’association de " danse " avec " primitive ", amplifie l 'effet qui nous cloue à la nostalgie des rythmes sauvages, confine l’expression à une imitation de pratiques hors de leurs contextes. L’occident court après le rythme. Il ne le rattrapera jamais car il est en lui. Et parce qu’il ne le sait pas, ou du moins ne le sait plus, il passe à côté de lui- même. C’est sur cette problématique que j’interviens.

Malencontreusement mon apparence — qui, d’emblée, m’associe à l’Afrique - ainsi qu’un des vecteurs que j’utilise, la percussion (le plus retenu d’ailleurs par tous ceux qui m’approchent de prés ou de loin ), me fixent dans une appartenance, voudrait réduire ma source d'inspiration à des danses "afros". Pourtant dans mes fibres, je ne me sens pas moins indien, pas moins européen.

(SOMMAIRE)

MES RACINES

Haïtien, c’est en effet au carrefour de civilisations que je suis né, au point névralgique de rencontres incongrues, de confrontations, d’abus centenaires, de déchirements, de bravoures inouïes, de méli-mélo aux nœuds gordiens, de compromis obligés, de syncrétismes.

Mes filiations personnelles en sont le reflet.

La légende familiale et des sources françaises dignes de foi me donnent, du côté de mon grand-père paternel, un aïeul auvergnat de Saint Flour 4, colon éclairé 5 et une aïeule fons, d’origine peuls 6, esclave mais lettrée, gouvernante de la maison de ses maîtres. Du côté de ma grand-mère paternelle (née Nelson ), j’aurais un aïeul officier anglais ayant combattu les armées de Napoléon et une aïeule d’ascendance à la fois indienne et espagnole. Du côté maternel, l’épopée est plus anonyme mais non moins romanesque. Elle naît de la rencontre de " maquisards " indiens caraïbes 7, installés au sud dans la montagne depuis l’arrivée des espagnols dans l’île, et des premiers nègres marrons 8, esclaves ayant fui les plantations pour rejoindre le maquis. Ces faits sont visibles sur le visage, l’apparence même de ma mère, de petite taille, " tête plate ",lèvres minces et " cheveux de rivière "(longs, légèrement crépus).

Fils de Deus, petit fils de Joseph, descendant en ligne directe de Clément Jean-Baptiste l’auvergnat, j’ai reçu ma prime éducation des frères de l’Ecole Chrétienne de Saint Louis de Gonzague (des Jésuites) et de ma grand mère paternelle ( bonne chrétienne) qui m’a amené tous les dimanches matin à la messe de 4 h, alors que, par ailleurs, elle assistait de temps à autre à des cérémonies vaudou, " sous la paille " (signifie en créole que cela se sait mais ne se dit pas). Elle chantait des berceuses créoles ou françaises (parfois détournées de leur sens premier), fredonnait des chants vaudou.

La radio, les disques m’imprégnaient de culture européenne. Dans la maison, tante, oncle, cousins, amis du quartier répétions à l’envie, sans trop les comprendre, les références ou les métaphores douteuses du monde tempéré : "aux quatre coins des Pyrénées, dans les vallons dans les vallées…", " Bergerette, bergerette, méfies-toi de loup…", " Regardez le bonhomme de neige qui se dresse à l’orée du grand bois, il a l’air d’un imposant roi nègre qui soudain serait blanc de froid. C’est l’hiver ma chérie, je t’adore et je prie pour qu’un ciel toujours bleu nous sourit, car l’amour bien souvent n’est aussi qu’un jeu d’enfants qu’on voit fondre au soleil du printemps ".

Au cours de mon apprentissage, j’ai aussi découvert l’histoire exemplaire de mon pays, petit territoire d’environ 37000 Km2  qui occupe 1/3 de l’île (les deux autres tiers appartenant à République Dominicaine ). Cette histoire révoltante, tragique, héroïque a frappé mon imagination, marqué profondément ma conscience. Plaie ouverte au centre du continent américain depuis 1492, elle a été le théâtre du génocide des indiens, de l’ethnocide de millions d’africains, mais a aussi enfanté la première révolte réussie d’esclaves de l’histoire de l’humanité contre une armée conquérante au sommet de sa gloire, celle de Napoléon .

Devenue première république noire, vite écrasée sous le diktat des lois commerciales internationales, elle n’en finit pas de subir les contre coups de son impertinence. Après bientôt deux siècles d’indépendance le pays va à la dérive, semble poursuivi par le mauvais sort (9).

Tous ces coups portés me nourrissent, me propulsent, ont orienté mes choix.

"Expression Primitive", où se réconcilient tous les horizons, serait-elle ma cure personnelle contre ce constat, mon impuissance, un exil forcé ?

Tout ce que je sais, c’est que la complexité de cet héritage m’a amené à fouiller en moi le sens dont je suis porteur, le rôle que je peux jouer et sur cette base, à m’interroger sur les valeurs essentielles de l’humanité.

Au bout du compte c’est dans la dimension animiste que je vais puiser pour fonder mes recherches, non en tant que religion d’une culture donnée, mais comme tronc commun, source, matière qui, au delà de nos diversités et de notre unicité, nous relie, permet de reconnaître l’autre en nous. J’y discerne des valeurs équitables, puisqu’elles nous soumettent aux mêmes lois, nous régissent sans hiérarchie, s’appuient sur le principe cyclique de la vie en matérialisant toutes ses données avec le corps, le corps pris dans sa globalité, son entité.

Ainsi mon histoire ne se limite pas à un territoire, elle n’a pas commencé avec le génocide ou l’ethnocide mais avec l’aube de la vie, la première pulsation. C’est au cœur de l’anthropologie que je me situe.

(SOMMAIRE)

ITINÉRAIRE : RITES DE PASSAGES—ÉTAPES

Théâtre familial de quartier

Autant que je me souvienne mon premier pas vers l’anthropologie je l’ai fait à huit ans quand je me suis trouvé sur une scène à prêter mon corps à un rôle, quand j’ai eu à porter la parole d’un autre, par exemple en jouant un adulte et même une femme (à 13 ans chez les pères Salésiens qui n’admettaient pas la présence des femmes), en découvrant le phénomène de dédoublement.

Un de mes grands cousins, âgé d’une vingtaine d’années, avait rassemblé autour de lui un groupe de cousins et de voisins. Il nous faisait jouer, aux grandes vacances, des pièces de son cru inspirées des mœurs locales ou des feuilletons populaires tirés de romans photos ( de "Nous Deux " par exemple ). Nous puisions aussi dans le répertoire classique de la littérature et de la poésie françaises ou dans l’histoire de notre pays faisant revivre les hauts faits d’armes de nos héros nationaux.

La troupe " Eclair " persiste et signe durant plusieurs années, emportant un certain succès. Elle devient une sorte d’institution — de quartier - où je prends de plus en plus de responsabilités. Je fais office de décorateur, de répétiteur, de chorégraphe, en plus d’y être acteur, musicien, danseur…...car en Haïti il n’y avait pas de théâtre sans musique, sans danse.

Théâtre total, avant toute théorisation occidentale, que je ne quitterai qu'à l'âge de vingt ans, à mon départ d'Haïti, son esprit me nourrit encore.

Émergence de la danse

Mais mon premier souvenir incarné en danse c’est à ma tante que je le dois. J’ai 4 ans. Elle valse, tourne sur elle même. Je la regarde fasciné. Elle capte mon regard, m’invite à poser mes pieds sur les siens et comme ça m’emporte dans un tourbillon.

À partir de ce moment là j’ai eu envie de danser et je n’ai plus arrêté de le faire. Toutes les occasions sont bonnes, peu importe la musique. C’est sur le rythme, le sens du phrasé que je m’appuie pour mémoriser, dire, lire, agir. Je ne suis pas danseur. Je suis autant acteur, musicien, chercheur, "viveur" de mon corps. Si je suis danseur, je le suis de la vie, de ma vie. Mais ce n’est pas un métier, c’est un état.

(SOMMAIRE)

Cérémonie Vaudou

J’ai neuf ans quand j’accompagne pour la première fois ma grand-mère à une cérémonie vaudou dédiée à Saint Jean (nous sommes le 24 juin). Je vais enfin comprendre le pourquoi de cette barre de fer plantée dans le sol depuis plusieurs jours, dans la cour de notre voisine Madame Hippolyte et autour de laquelle une activité bizarre se déploie pour mettre en place une espèce de bûcher.

M’y voici. C’est un grand privilège. Je suis assis avec l’assistance dans un demi-cercle ouvert sur le péristyle (10). Un peu à l’extérieur, sur le côté, le fameux fer rougeoie, porté à l’incandescence. Je suis terriblement impressionné par les gerbes d’étincelles qui jaillissent mêlées à l’onde des flammes denses, par les battements sourds des tambours qui résonnent, vibrent, par les odeurs d’encens et de feuilles qu’on brûle pour purifier l’air, par les chants qui s'échangent évoquant l’esprit Saint Jean, le mystère appelé "  loa ": " Di Fé là saint Jean, di fé, là Saint Jean di fé là o di fé là Saint Jean "( du feu, là, Saint Jean), par la poussière qui s’élève du piétinement des danseurs, leur va-et-vient du péristyle au bûcher : ils transpirent, virevoltent, tournent autour des braises, certains sautent dessus ou s’emparent du charbon incandescent, se le passent sur le visage. (11)

Un roulement de tambour gronde : la grande prêtresse (la mambo) apparaît, les yeux exorbités, rougis par les flammes, brandissant une bouteille de rhum, étincelante, ornée de paillettes et d’un foulard coloré, marmonnant des paroles inaudibles, elle la fait tourbillonner autour de sa tête avant de s’emplir la bouche de rhum pour le projeter sur les flammes, provoquant une boule de feu .

Je me souviens encore de la bouffée de chaleur que j’en reçus. J’ai aussi dans les oreilles les triolets " Kou-tou-ta-Ka-ta-ta " et le son de la cloche (hogan(12)) : " Kin-Kin–Kinguin Kin Kinguin ", du fameux rythme :6/8 — 12/8, qu’on retrouve sur tout le continent africain dans des variations à l’infini.

Plus tard, autour de 17/18 ans, jusqu’à mon départ d’Haïti, j’ai pu assister à plusieurs cérémonies vaudou (toujours liées aux fêtes catholiques) non parce que j’étais pratiquant mais en tant qu’observateur et pour me réapproprier ma culture.

Chant et musique

Il est un autre rituel qui a joué un rôle important dans mon évolution et ma formation - de façon routinière mais avec des moments forts, solennels, non moins marquants - celui de la messe hebdomadaire. C’était une scène où il m‘arrivait de jouer des rôles de choix. Au théâtre, j’utiliserai ma mémoire, ma facilité à entrer dans des propositions. Enfant de chœur (ou enfant du chœur, car je chantais plus que je ne servais la messe), je me découvre des disponibilités vocales, une oreille sûre. L’expérience du chant me transporte : "  Les anges dans nos campagnes ont entonné l ’hymne des cieux  et l’écho de-e nos montagnes, redit ce chant mélodieux. Glo o-o-o-o-o o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o- ria…etc." chanté à quatre voix à capella, ou encore: " Melchior et Balthazar sont partis d'Afrique avec le roi Gaspard ". Je me sens habité, plongé dans un univers sacré.

La musique et le chant étaient aussi indissociables de notre quotidien profane. Ils m’ont entouré, accompagné, ponctuant toutes les activités, comme par exemple les appels des petits métiers dans la rue, ou, lorsque, comme tous les enfants, je marche en groupe et en rythme sur les routes, galvanisé par des chants : " Ah! les crocos, Ah! les crocos, Ah les crocodiles, sur les bords du Nil, ils sont partis n’en parlons plus ". Je suis au cœur de la pulsation. J'expérimente la voix comme partenaire du geste, son complément indispensable.

(SOMMAIRE)

Rencontre avec Katherine DUNHAM

Imprégné de toute cette expérience sans en avoir toujours conscience, j’ai pu me présenter à vingt ans devant K. Dunham et bénéficier d’une rencontre fortuite qui s’avérera primordiale. Je n’ai pas eu de mal à chanter ou à jouer un personnage, en créole bien sûr, mais aussi en français, en espagnol et même en anglais (K.D voulait tester ma capacité à me mettre en situation). Je m’entends encore chanter avec un terrible accent français " Jingle bells " et " You are my sun shine ". En matière de danse, j’ai esquissé quelques exercices de coordination, porté une danseuse plus virilement que gracieusement et je fus engagé.

Katherine Dunham, une grande figure intellectuelle du XX siècle, anthropologue, chercheuse, a été happée par l’animisme (13). Métisse américaine, née à Chicago pendant la première guerre mondiale, elle entreprend son cursus universitaire et suit parallèlement une formation en danse classique, moderne et espagnole. Son maître de thèse, anthropologue africaniste, Melville Herskovits (14) lui conseille d’aller poursuivre ses recherches sur le terrain, à travers les cultes animistes et notamment le vaudou haïtien, le condomblé brésilien et la santeria afro-cubaine.

Elle voyage donc, fait de longs séjours dans ces différents pays, concrétisant ses recherches par des spectacles ayant pour support l’héritage africain (ses ramifications, sa présence dans la culture occidentale) et rencontre un accueil enthousiaste sur les scènes du monde entier.

Elle établit finalement sa résidence principale en Haïti, à côté de Port-au-Prince, dans une habitation gérée par un de mes oncles.

De là à nous croiser , il n’y avait qu’un pas que je fis comme aimanté par une nécessité impérieuse.

Cela faisait plus d'une semaine que j’affirmais à qui voulait l’entendre que je quittais le pays. Je ne savais pas comment, mais j’en étais sûr. Et étonnamment, le matin même de la rencontre, j’ai été réveillé par un rêve où, jaillissant du plafond, m’est apparue, au dessus de la tête, dans un rayon de lumière, la statue de Saint Joseph, le petit Jésus auréolé dans ses bras, telle que j’avais pu la voir dans l’église de mon enfance : alors qu’un vent fort attise un feu venant d’un bois avoisinant, sortent, de la bouche de Saint Joseph, ces paroles : "Tu ne vois pas que l’incendie gagne ? Qu’est ce que tu attends pour "foutre" le camp ? "

Il faut dire que l’arrivée au pouvoir de Duvalier créait une situation de tension dans laquelle je me sentais menacé.

Quoi qu’il en soit, à mon réveil je n’ai qu’une idée, c’est d’aller rendre visite à mon oncle. Et il se trouve que Katherine Dunham séjournait en Haïti pour se reposer de sa dernière tournée et en profitait pour préparer la nouvelle, recrutant de nouveaux membres pour sa compagnie. Je passais par là. Mon oncle m’a présenté à elle comme faisant du théâtre et mon destin a basculé.

J’ai suivi la compagnie Katherine Dunham dans une tournée européenne de 7 mois: Angleterre, Ecosse, Danemark, Finlande, Allemagne, Hollande, Espagne, Italie, Pays basque, France, Belgique, Grèce, Suisse. Expérience humaine, ô combien riche, une consolidation de mon héritage qui m’a propulsé vers tous les possibles :

- elle a d’abord été une confrontation avec la troupe , mes semblables venus d’ailleurs, noirs américains, brésiliens, mexicains, cubains, argentins, anglais et haïtiens.

- ensuite un apprentissage professionnel sur une scène internationale. Je me souviens particulièrement d'une expérience vécue qui a été un moment clef : sur une proposition minimale — une situation clairement exposée sans texte, sans parole, sans figure imposée - j’ai pu faire acte de création, produire du sens, donner le meilleur de moi-même.

- par des échanges de cultures ou tout simplement d’humanité : par exemple, gitans à Santander (Espagne) avec lesquels j’ai dansé le " flamenco " pour la première fois de ma vie et qui m’ont baptisé Gitano-Négro ; basques répétant leurs danses folkloriques sur la place d’un village, qui, devant mon intérêt, m’entraînent avec eux et s’étonnent de ma capacité à les suivre ;  écossaise dans une rue de Liverpool, m’offrant spontanément son pull, comme si j’étais son fils, parce qu’elle me voyait en chemisette sous la neige avec la chair de poule. Je l’entends encore insister pour me le donner : "  take it, take it ".

Tant de rencontres éphémères mais inoubliables, tant de connivences, de points communs, qui nous construisent et que je n’aurai jamais pu imaginer.

C’est là mon premier contact conscient avec la communauté de nos langages.

Dès mon retour de la tournée, je n’ai qu’une idée en tête, poursuivre une formation sérieuse. À l’époque c’était à New York que je pouvais le faire avec l’appui et les contacts de Katherine Dunham.

Pendant cinq années d’affilée, financé par de " petits boulots " ou grâce au principe de l’échange - par exemple j’enseignais les danses afro-haïtiennes contre des cours d’autres disciplines - j’ai élargi mes connaissances en danse (15), en art dramatique à " l’ Actor’s Studio", en anglais à " l’ Alfred Dixon Speech Center ", en musique (16) — apprentissage de la percussion et de la guitare — en voix et chant (16). Enfin j’ai entrepris des études d’anthropologie en suivant des conférences et participant à des séminaires (17).

Refusant toute spécialisation, je réinvestis ce que j'apprends sur place et à l’étranger :

- comme comédien : au théâtre et au cinéma

- comme musicien/conteur : en montant plusieurs tours de chant, des conférences/démonstrations, seul ou accompagné de petites formations.

- comme pédagogue ou animateur : à partir de 1961  par des interventions à visées thérapeutique auprès d’associations de sourds-muets à Manhattan N.Y.C., - en hôpital psychiatrique pour des vétérans de la guerre de Corée, Up state N.Y - et en direction de l’enfance où je conjugue pédagogie et exercices ludiques (18). Ces expériences se révélant bénéfiques, je les renouvellerai avec des variantes et des développements jusqu’à aujourd’hui.

À partir de 1965 je vais faire de continuels va-et-vient entre N.Y et la France jusqu’à m’installer définitivement à Paris en 1970, rayonnant vers l’Europe, l’Afrique, l’Amérique, me partageant toujours entre la scène et la pédagogie.

(SOMMAIRE)

CONCEPTION/APPLICATION

"EXPRESSION PRIMITIVE", thème de mes recherches, en constante élaboration, n’est pas, ne pourra jamais être un produit fini. C’est un objectif vers lequel tendre, qui met en jeu le corps dans tout son potentiel d’expression.

La société actuelle qui nous demande de travailler à son profit ne nous donne pas accès à ces potentialités.

Mon rôle est d’animer cette mise en jeu du corps selon des principes qui favorisent la circulation de l’énergie et d’enseigner des moyens pour en trouver le chemin ;

J’ai établi ces principes sur la base des racines communes, des traditions ancestrales qui nous fondent:

1- matérialiser le temps

2- le ritualiser

CONCEPTION

PRINCIPES

1. Matérialiser le temps

Le temps est insaisissable, il est chaos, sans forme ni volume jusqu’à sa matérialisation en une pulsation qui est la dénomination minimale d’une mesure du temps dans l'espace, la vie dans sa plus simple expression.

Comme tout ce qui vit, la pulsation est un cycle parfait : elle apparaît, vit, disparaît ; elle obéit donc à une loi ternaire qui nous régit tous. Lorsqu'elle se répète à intervalles réguliers, elle devient cadre de vie, moyen de fixer le temps, de le réguler, de construire, d’élaborer. Matérialiser le temps permet de lui donner de la consistance, de découvrir et explorer ses différents contenus. Exemple : secondes, minutes, heures, mois, saisons, années, millénaires ; notre cœur bat et assure notre passage. Nous sommes chacun une mesure du temps, une suite de pulsations….. La pulsation régit notre univers, elle est le lien entre le nadir et le zénith, l’humain et le divin, selon le principe du "  tomber/ lever " ( comme disait ma grand mère) de chaque pas pour avancer. Chute et élévation, plein et vide, flux et reflux, sont des partenaires indispensables. " Il faut se planter pour pousser "(Françoise Dolto19).

La pulsation est percussion avant tout et mère de la communication. C’est un maillon de la chaîne qui entraîne, " pulse ", donne de l’élan. Tout ce qui se répète relance la vie. La vie, le chemin à tracer sur lequel il faut semer des repères — les pulsations — comme le " petit poucet " ses cailloux.

La pulsation peut être matérialisée de différentes façons, à l’infini : frappements des pieds, des mains, émissions vocales, ponctuations gestuelles et bien sûr par des instruments de musique.
Tous les rythmes de l'univers en dépendent et en découlent.

2 - Ritualiser le temps

C’est à la source de l’humanité que je vais puiser les activités, les gestes, les outils, les sons, l’organisation de l’espace oublié de notre société pour renvoyer le sujet à son contenu enfoui et le conduire dans le processus de réappropriation de son bien.

En les évoquant dans la répétition et la symbolisation on peut redécouvrir leur sens. C’est le principe du rituel.
Ainsi je me réfère aux trois temps du quotidien :
- le temps de la survie  = le corps productif
- le temps de la fête profane  = le corps ludique
- le temps du sacré = le corps aspirant au divin

De même nous retrouvons les premières formes d’organisation collective :

- le cercle comme symbole d’une pulsation élargie, d’un univers, d’une communauté, d’un village qui scelle le groupe sans hiérarchie, à égalité vis-à-vis du centre où peut s’engager chaque participant à tour de rôle. 

- de même le demi-cercle, la diagonale, la file indienne, le travail en miroir sont autant de formes symboliques porteuses de sens permettant une certaine évolution du groupe où chacun trouve sa place.

- de même le chœur final, conclusion de certaines séances ; le groupe, nourri de l’action collective, se resserre dans un dialogue, échangeant gestes, sons percussifs, chants : une polyphonie et une polyrythmie convergentes jusqu’au point culminant de l’explosion d’où jaillit une énergie concentrée. Dans ce trésor, amassé depuis des millénaires, chacun va se reconnaître dans le groupe et être reconnu par lui, ce qui lui permettra de jouir de sa part, de faire valoir sa place, son identité, son entité en un solo, hommage à tout ce qui lui a permis de s’accompagner au seuil de ses limites et de se laisser tomber dans les bras des mythes qui fondent notre existence.

(SOMMAIRE)

MOYENS

Le corps est une centrale qui génère, capte et régénère les énergies. Afin de mieux le solliciter, l’aiguiser, des exercices progressifs de placements, d’échauffements, assouplissements, étirements, rotations, basés sur une logique anatomique permettent une circulation équilibrée et canalisée de l’énergie.

Puis c'est l'adaptation au rythme. Sous son impulsion, le groupe participant revisite les gestes ancestraux et universels du quotidien: pousser, tirer, lancer, jeter, lever, donner, recevoir, etc. Leur essence et leurs sens possibles, leur poids, leur valeur, leurs prolongements pourront être rendus sensibles adaptés aux rythmes, répétés en fonction de différentes charges affectives, soutenus par le collectif.

S'ouvre le chemin d'une prise de conscience des matériaux d'expression de chacun pour rejouer le lien que tout individu représente.

L'apprentissage de la percussion, en tant qu'expérimentation d'un langage universel et fondateur, participe de cette prise de conscience. Sa pratique est abordée sans référence culturelle. Elle passe d'abord par la reconnaissance de la pulsation, sa matérialisation, le maintien de sa régularité. Sur cette base maîtrisée peut s'élaborer et être exploitées de nouvelles structures qui donnent accès à la liberté de jouer, d'improviser ses propres rythmes.

Elle nous met en phase avec l'écoulement du temps, en relation avec les énergies environnantes.

(SOMMAIRE)

APPLICATION

Esquissés voici les fondements sur lesquels s’appuie ma pédagogie appliquée à tout corps humain sans distinction. Pour autant, des adaptations sont nécessaires en fonction des besoins et de la capacité de l’animateur à les percevoir et les gérer.

À y réfléchir, je me rends compte que j’ai toujours cherché la meilleure façon d’accompagner ceux que je rencontre sur mon chemin, d’une rive à l’autre; d’être un passeur. En les accompagnant moi aussi je " passe ", moi aussi j’apprends. Je m’enseigne en enseignant.

Depuis l’âge de 13 ans je me renseigne : tuteur de jeunes enfants à qui j’apprends à lire et à écrire, répétiteur au théâtre de mon quartier, enseignant de danses (à peine apprises) folkloriques et cultuelles afro-haïtiennes en Haïti et à New York dans les écoles et compagnies de danse et dans mes propres chorégraphies. C’est ce qui m’a permis d’élaborer les principes de base et les moyens appropriés qui s’adressent à l’être humain au cœur de ses besoins, guidé, animé par cette "utopie", "Expression Primitive".

Poursuivant et approfondissant ma démarche, je suis intervenu dans toutes sortes de lieux institutionnels ou non, de la petite enfance à la gériatrie en passant par l’adulte, de l’école maternelle à la vie professionnelle en passant par l’université, du monde dit normal aux aliénés en passant par les handicapés, les malades, les déviants.

Tant d’expériences fortes sur lesquelles j’aimerais pouvoir me pencher. Exercice périlleux : comment faire apparaître le corps, sans le corps ? J’en prends le risque pour un cas, vécu dans un lieu de cure où je menais, au début des années 1980, une activité à visée thérapeutique, qui m’a particulièrement touché. Il s’agit d’un garçon de 14 ans, " M.", faisant partie d’un groupe de 15 adolescents, dits psychotiques, dont 3 étaient proches de l’autisme sinon autistes.
M. appartenait à ce dernier groupe et semblait particulièrement fermé à mes consignes. Quoi que je propose, il restait à l’écart et ne réagissait que par une série de gestes automatiques (parfois pleins de dextérité et de subtilité), toujours les mêmes, qui l’accaparaient, le faisait échapper systématiquement à l’ordre ambiant. Il fuyait la communication. Pour que mon travail soit bénéfique il est nécessaire de capter l’attention du groupe dans son ensemble, le plus rapidement possible. J’ai donc tenté toutes sortes de sollicitations, par la grande et petite percussion, la guitare, le chant, le récit, les sons les plus divers, pour découvrir la sensibilité de chacun, sentir leur capacité d’écoute, accrocher leur intérêt. Pendant plus d’un mois, peine perdue concernant " M.". Jusqu’au jour où je reproduis, face à lui, les figures qu’il vient d'exécuter, rythmique et dégaines comprises. Étonné, troublé de se reconnaître, de se trouver perçu, il s’arrête d’un coup pour se lancer dans une nouvelle série de gestes que je lui renvoie en miroir aussitôt. Le groupe était là comme témoin. S’en suit un jeu de pouvoir et d’échos. Désarmé, démasqué, il abandonne ses soliloques gestuels pendant plusieurs séances.
Mais un jour, il profite d’un moment d’inattention de ma part et me subtilise un instrument de travail, un joli tambourin africain (fragile puisque sa peau est tendue sur un cercle de terre cuite), que j’utilise régulièrement pour ponctuer mes consignes. Le reste du groupe s’en aperçoit, essaie d’attirer mon attention. Je fais mine de ne rien voir. "M. " manipule le tambourin, avec tendresse, sans le frapper, comme s'il découvrait un objet précieux, magique. À la fin de la séance, je le lui réclame. Il refuse : jeu de cache-cache. Il a le pouvoir. Je sens que si j’agis en force, je crée une rupture définitive dans ce qui est un début de communication. Je cède, malgré la monitrice qui intervient en "matonne" interpellant le garçon : "C’est fini maintenant, assez joué, rends l’instrument à Monsieur Duplan et rejoins le rang, on doit partir ". Je lui accorde de garder le tambourin jusqu’à la prochaine fois : " s’il en prend bien soin ". Il est content. Les autres comprennent la situation ; ils aimeraient bien être à sa place.

La semaine suivante je le retrouve, agrippé à l’instrument. La monitrice me confie qu’il a passé toutes ses journées à en prendre soin, personne n’a pu s’en approcher, c’est la première fois qu’on l’a vu si précautionneux ; sans l’intervention du psychiatre en chef, il l’aurait apporté chez lui le week-end. Mais on lui a accordé de le ranger lui-même sur place dans un lieu de son choix. Je sens qu’il n’est pas prêt à me le rendre. C’est l’objet du litige.
Il a peur de ces débuts de séances où j’engage le travail sur des exercices réflexes : " à plat ventre ! sur le dos ! en boule ! avec un grand cri, la boule explose ! ", ponctués par le tambourin. Je n’insiste pas et commence comme d’habitude mais en utilisant le tambour sur pieds. Tout à coup je vois tous les yeux braqués sur moi et simultanément je sens une main se poser sur mon épaule. C’est " M." qui me tire par le tee-shirt vers un point de la salle traversé par un rayon de soleil. " M." élève l’instrument jusqu’au point de rencontre avec la lumière : " E beau, é beau hein! " dit-il. Il a capté le soleil et il veut que je sois le témoin de son œuvre. Cela le porte au-delà de ses habitudes à prononcer des mots pour la première fois.

  "Oui c’est beau, M. , c’est très beau même". Je demande au groupe de venir admirer M. qui garde le tambourin en position, comme une lune transfigurée.

" C’est vraiment beau ! Bravo ! et maintenant fêtons la trouvaille de M. ". Je joue un rythme de samba, tout le monde danse autour de " M." qui contemple son trophée. "  C’est beau — c’est beau ", ponctue la plus jeune des filles, repris en chœur par le groupe. " Stop ! position fantastique ! ". Tout le monde s’immobilise ; je tends la main vers " M." qui me rend le tambourin comme un trésor prêté, rendu avec une nouvelle charge de valeur.

C’était son rite de passage.

La semaine d’après, il a répondu à mes consignes avec difficulté, sans doute, mais il l’a fait. Il s’est intégré au groupe. Sorti de sa solitude, il ne retournera plus à ses tics habituels jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Là se trouve matière à espérer, nous donne la preuve que l’on peut, à travers l’implication du corps, déplacer une aliénation et faire surgir une émotion partagée.

C’est grâce à pareille émotion, pareille rencontre et convergences d'énergies, que je continue aujourd’hui à animer des groupes, toujours disposé à l’échange.

(SOMMAIRE)

NOTES
1- Préfixe grec "ex" : hors de et du lat. "pressio" : pression (retour)
2-Peintre norvégien 1863-1944(retour)
3-Lat. primitivus, qui naît le premier. Etymologiquement : le premier (retour)
4- Région centrale de la France.(retour)
5- La situation trouble des esclaves révoltés lui fait prendre conscience de la valeur humaine de son personnel.(retour)
6- Peuple du haut du Dahomey (Bénin actuel), côte ouest de l’Afrique.(retour)
7- Indiens nomades venant du nord de l’Amérique du Sud, pratiquant le cabotage et effectuant des razzias sur les populations des îles. (retour)
8- Le maronnage consiste à prendre les bois; on dit cela des animaux domestiques qui reprennent leur liberté dans le maquis.(retour)
9-Voir, en fin d’article, la chronologie des faits marquants de l’histoire d’Haïti.(retour)
10- Lieu de culte : sorte de hangar très ouvert, soutenu par des poteaux décorés où, à l’abri des intempéries, se déroulent danses et cérémonies. Les esprits vont " descendre " du poteau central, appelé " poteau- mitan ", pivot des rituels, et chevaucher les adeptes.(retour)
11-Il s’agit d’Hounsi Canzo , c’est-à-dire d’adeptes passés au deuxième degré d’initiation.(retour)
12-Instrument qui fait partie de la batterie du vaudou dahoméen.(retour)
13-" Danses d’Haïti "— préface de Lévy Strauss et " Island possessed " D.D N.Y 1970(retour)
14-Prof. années 30 à Columbia University,howard, North Western. Auteur de plusieurs essais: un des plus connus est " Myth of a negro pasted".(retour)
15- jazz, claquettes, danse classique et moderne. (retour)
16- Hunter College, N.Y. School for Social Research, à Carnegie Hall ; avec Fiorelli la voix classique ; avec Casey : jazz, répertoire de la comédie musicale ; avec Salguero : chants afro- amérique latine. (retour)
17- N.Y. Public Librairies - Lincoln Center - Brooklin College - Columbia University (retour)
18- Expérience en 1968 à N.Y.C. (retour)
19- Françoise Dolto (1908-1988) psychiatre, psychanalyste française, spécialiste de la petite enfance. (retour)

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